Molière — Les Fourberies de Scapin

Ce samedi, j’ai enfin comblé un vide qui siégeait dans ma culture littéraire depuis belle lurette : j’ai assisté à une représentation des Fourberies de Scapin à la Comédie Française, que je n’ai jamais pris la peine de lire. Je serai franc : j’ai adoré.

L’histoire, pour ceux qui comme moi ne la connaissaient pas, est celle de deux jeunes gens, Octave et Léandre, qui se sont enamorés chacun d’une jeune fille et demandent à Scapin, valet de Léandre, de deviser un stratagème pour que leurs pères acceptent leurs unions respectives. À la suite d’un quiproquo malencontreux, Léandre pense que son père Géronte a appris la nouvelle de Scapin et s’en va le battre malgré les tentatives de dissuasion d’Octave. Une fois la confusion dissipée, Scapin entreprend de servir les deux jeunes gens en soutirant de l’argent à leurs pères, comptant au passage se venger de Géronte. Les deux scènes d’extorsion d’argent pour des motifs inventés de toutes pièces sont absolument hilarantes : dans la première, Scapin tente de convaincre Argante, père d’Octave, de lui donner deux cents pistols (soit quatre cents écus, soit une coquette somme pour l’époque) pour apaiser les fureurs du prétendu frère de l’amante d’Octave, qui serait prompt à tuer pour une question d’honneur. La menace ne suffisant point, Scapin mande Silvestre, valet d’Octave, de jouer le rôle de ce frère sanguin, ce qui vaudra une bonne frayeur à Argante et le décidera à céder. Concernant Géronte, Scapin le persuade de lui donner cinq cents écus pour délivrer Léandre d’un bateau turc sur lequel il aurait été pris en otage. Le vieil homme, plus avare encore qu’Argante, se désole et sort à plusieurs reprises cette réplique passée depuis dans le langage populaire : «Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?». Car, oui, l’expression «Quelle galère !» provient de cette réplique ! Finalement, Géronte se déchire de son argent chéri, mais Scapin ne se satisfait pas de si peu. Prétendant qu’un spadassin le recherche, Scapin persuade Géronte de se cacher dans un sac puis le roue de coups en se faisant passer pour ledit spadassin. Finalement, Géronte s’aperçoit de la supercherie et Scapin s’enfuit. Les deux pères se retrouvent et comptent bien faire payer le fourbe, mais tout se résout lorsqu’il est révélé que l’amante d’Octave n’est autre que la fille de Géronte, que ce dernier voulait marier à Octave lui-même, et que l’amante de Léandre est en fait la fille d’Argante, qui lui avait été enlevée lorsqu’elle n’était qu’une enfant ! Scapin fait ensuite croire qu’il a été victime d’une grave blessure, ce qui force les deux dupes à le pardonner, après quoi se clôt la pièce.

Les mimiques désopilantes des personnages, l’ingénuité de plusieurs scènes — dont celle où Scapin se venge de Géronte, qui utilise une grue et pendant laquelle une enfant du public est montée sur scène — et le jeu d’acteur frôlant la perfection, entre autres qualités que je ne puis évoquer de manière exhaustive sans y passer la journée, m’ont conquis. Je préfère habituellement les tragédies, que je trouve naturellement plus engageantes pour le spectateur et plus grandioses, mais je reconnais sans peine aucune que la mise en scène de cette pièce vaut son pesant d’or. Denis Podalydès s’est surpassé, et Benjamin Lavernhe a brillé en tant que ce Scapin doté d’une répartie à toute épreuve, intègre dans sa tromperie et honorable dans son imposture. J’attends beaucoup des prochaines pièces où je le saurai sur scène.

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